L’archéologie musicale

             L’archéologie musicale des périodes reculées est un domaine de recherche délicat, car il n’existe que très peu de traces archéologiques des pratiques musicales. Les premiers instruments complets qui nous soient parvenus n’appartiennent qu’à la période du gothique tardif (seconde moitié du XV° siècle). Il existe de très rares exemplaires pour les périodes antérieures, mais qui soit ont été en grande partie modifiés ultérieurement, soit  ont énormément subi les outrages du temps. Ce sont les idiophones métalliques tels que les cloches qui ont pu le mieux  traverser les époques.
          Seuls des fragments ont subsisté, tels que des chevalets, des chevilles, des cordiers, des sections de flûtes, des fragments de cordes métalliques, ou de trompes en terre.
            Après la fouille archéologique et le recensement systématique, l’archéologie musicale expérimentale consiste en un difficile travail de reconstitution spéculative. Il s’agit de proposer des objets qui soient valables autant sur le plan technique, technologique, matériologique, iconographique et musical. En effet, pour qu’un instrument puisse être accepté comme historiquement valide, il faut que, comme le définit le luthier et chercheur Christian Rault, soient réunis trois facteurs : la trace archéologique (l’objet révélé par la fouille), la trace iconographique (l’objet représenté par les images graphiques ou sculpturales), et la trace lexicologique (l’objet mentionné dans les textes).
                 Mais l’archéologie musicale doit également prendre en compte les avancées de la musicologie en même temps que celles des expérimentations musicales. L’instrument doit en effet répondre aux besoins de la musique de son époque, et aux pratiques musicales sur lesquelles on ne peut émettre que des hypothèses. Après être passé dans l’atelier du facteur, c’est alors entre les mains du musicien que l’instrument achève son expérimentation.


Ma pratique
de l’archéologie musicale médiévale

           Mon travail d’archéologie musicale commence par une documentation approfondie. Celle-ci passe par l’archivage des nombreuses données iconographiques (sculpture, miniatures) et par un recensement photographique personnel des représentations sculptées, sur les porches d’église, les chapiteaux sculptés ou les boiseries. L’étude philologique (littérature, traités, poésie, …) permet également de recueillir une terminologie, ou des informations relative à la fonction ou à la sonorité de l’instrument.
             Une connaissance des technologies médiévales est également nécessaire afin  de comprendre les instruments du point de vue de leur facture. De même, l’archéologie me permet de connaître les matériaux et les essences utilisées suivant des régions et des époques données. Mon travail de reconstitution essaie donc de passer par des gestes et des moyens techniques identiques à ceux des facteurs du Moyen-Âge. J’ai eu pour cela l’occasion de me former auprès de facteurs traditionnels du sud du Maroc, dont les procédés techniques sont très proches de ceux-ci.
          Enfin, ma formation en musicologie médiévale me permet d’avoir une connaissance globale des théories musicales et des interprétations de la musique médiévale des X°-XV° siècle. Ma qualité de musicien m’apporte alors l’occasion de pratiquer moi-même, et en collaboration avec d’autres musiciens-chercheurs, les instruments reconstitués au sein d’ensembles de musique médiévale. C’est  là un terrain d’expérimentation riche et très fructueux, puisqu’il permet de mettre les instruments à l’épreuve de la musique, et donc d’opérer si besoin  des modifications.
         Mes instruments ne sont pas à strictement parler des reconstitutions d'objets  archéologiques, car il ne s'agit pas de reproduction de modèles existants, puisque qu'il n'en existe pas avant le milieu du XVIème siècle, ni d'adaptation en 3 dimensions (à part quelques instruments) d'objets issus de l'iconographie, dont la "traduction littérale" en bois n'a pas toujours de sens. Beaucoup des instruments qui sont présentés ici sont issus d'une compréhension synthétique de tel type d'instrument, basée sur un respect matériologique, technologique et stylistique. S'il y a reproduction d'un modèle iconographique déterminé, elle doit être adaptée au statut d'objet sonore ergonomique et destinée à l'interprétation d'un système musical donné qu'est ici l'instrument de musique. L'instrument doit posséder une qualité acoustique qui lui est propre, et appeler à une appréhension gestuelle en adéquation avec ses possibilités musicales. Il y a donc des choix à opérer, et c'est à la fois toute la difficulté et la fascination de ce travail.


                                                                                                                         O. Féraud, 2005


Raban Maur - De rerum naturis chap.XVIII
  Bibliothèque abbatiale de Monte Cassino
                      ms132, p. 444
     
        Musiciens du manuscrit de Monte Cassino (Italie, XI° siècle) : cymbales, cithare sur cadre (il semble être écrit «harpe») et "luth" (le nom semble hélas effacé).

    L'instrument sous le danseur pourrait être une sorte de cithare dotée de deux résonateurs, et la présence des noms des six notes de l'hexacorde en fait plutôt un objet pédagogique ou même un symbole du savoir musical. La miniature représente la classification hiérarchique classique des deux grands usages de la musique au Moyen-âge : la musique de divertissement (jongleur-danseur) et la musique profane (le joueur de "luth") qui se répondent par la symétrie des couleurs de leur tunique, et le savoir musical et rationalisé au centre, la musique "savante" (la harpe et la division du monocorde : Musica).


Création de la page : avril 2006
Textes et images : droits de reproduction réservés